Un regard sur le Championnat du Monde Féminin des +50 ans
Il y a quelques jours à peine s’est achevé à Gallipoli, dans le sud de l’Italie, le Championnat du Monde Féminin des plus de 50 ans, organisé sous l’égide de la FIDE. Parmi les participantes figurait Silvia Alexieva, Grande Maître Internationale, fondatrice et présidente du Caissargues Chess Club. Fidèle à son élégance de jeu et à sa sérénité habituelle, elle a réalisé un parcours solide dans un tournoi d’un niveau relevé. Nous l’avons rencontrée à son retour pour évoquer cette belle expérience.
CCC : Silvia, tout d’abord, félicitations pour votre participation à ce championnat du monde ! Pouvez-vous nous dire comment s’est déroulé le tournoi pour vous, et quel a été votre classement final ?
Silvia : Merci beaucoup. Ce championnat du Monde ne s’est malheureusement pas déroulé comme je l’espérais. Dès la première partie, j’ai compris que ce serait difficile. Au départ, j’étais classée numéro 5, et même si j’ai terminé dans la première moitié du classement, avec quelques parties intéressantes et des opportunités manquées comme toujours, la forme n’était pas là. Le niveau était très homogène : chaque ronde demandait une grande concentration. Mais dès la première partie, opposée à Ni Polina (1867), et malgré une position clairement supérieure, j’ai enchainé les erreurs, ce qui m’a finalement conduite à ma première défaite.
CCC : Vous avez affronté des joueuses de très haut niveau venues du monde entier. Quelles ont été les parties les plus marquantes ou les plus instructives ?
Silvia : Deux parties m’ont particulièrement marquée : la première, à la ronde 7, a été particulièrement spéciale pour moi. J’y ai affronté Pia Cramling, la numéro 1 du tournoi et une véritable légende vivante des échecs. Je crois pouvoir dire que c’est là que j’ai joué ma meilleure partie du championnat. J’ai obtenu un léger avantage, mais je n’ai malheureusement pas réussi à le concrétiser, et notre partie s’est terminée par une nulle. La seconde s’est déroulée à la ronde 8. J’y ai rencontré Ketevan Arakhamia-Grant, qui allait devenir la future Championne du Monde. Cette fois-ci, j’ai produit ma pire partie du tournoi. Ces moments rappellent à quel point les échecs sont une école d’humilité et de patience. On apprend toujours, quel que soit son âge ou son titre. Cela montre aussi à quel point la fatigue et la concentration peuvent influencer le niveau de jeu dans ce type de compétition intense
CCC : Quel sentiment prédomine en vous à l’issue de ce championnat : satisfaction, frustration, motivation ?
Silvia : Je dirais que c’est un mélange de plusieurs émotions. Tout d’abord la satisfaction d’avoir participé à un si bel événement. Ensuite bien sûr de la frustration, car je sais que j’aurais pu mieux faire, surtout dans certaines positions clairement favorables que je n’ai pas su concrétiser. Mais en même temps, je suis heureuse d’avoir pu affronter des joueuses de très haut niveau, à l’image de Pia Cramling ou de Ketevan Arakhamia-Grant, et de constater que je peux rivaliser avec elles sur plusieurs aspects du jeu. Enfin, et je dirais surtout, une grande motivation pour continuer à progresser. Ce championnat a été l’occasion d’identifier mes points faibles, de mieux comprendre mes erreurs et de savoir sur quoi travailler. Les échecs, c’est un voyage sans fin. On ne cesse jamais d’apprendre, et c’est ce qui rend ce jeu si vivant. Pour moi, chaque défaite est l’occasion d’étudier mes erreurs et d’en tirer des leçons précieuses pour m’améliorer et revenir plus forte lors des prochaines compétitions.
CCC : Qu’est-ce qui rend ce type de tournoi senior particulier, selon vous ?
Silvia : Il y a une dimension humaine très forte. Nous partageons toutes une longue histoire avec les échecs : nos débuts, nos carrières, nos sacrifices. Dans ce type de tournoi, on retrouve une atmosphère unique, faite de respect et de camaraderie entre les joueuses, même dans la compétition. Beaucoup d’entre elles ont une immense expérience, et affronter ces légendes des échecs est toujours humainement et sportivement très enrichissant. Sur le plan humain, c’est une belle leçon d’humilité : chacune vient avec son parcours, ses réussites, ses difficultés. Mais toutes à ce niveau, jouent pour le plaisir pur du jeu et pour continuer à faire vivre une passion commune. Sur le plan sportif, le niveau reste très élevé – chaque partie exige une vraie préparation et une grande concentration. Sur le plan spirituel, je dirais que ce tournoi m’a rappelé pourquoi j’aime autant les échecs : pour la beauté du combat, la recherche de vérité dans chaque position, et la possibilité d’apprendre sans cesse, quel que soit son âge ou son classement.
CCC : Comment prépare-t-on un championnat du monde quand on est aussi investie dans la vie d’un club comme le Caissargues Chess Club ?
Silvia : C’est un vrai défi ! (sourire) Plus sérieusement, ce n’est jamais simple de concilier la préparation d’un championnat du Monde avec l’investissement au sein du Caissargues Chess Club, mais c’est aussi une grande richesse. Entre les entrainements, les cours pour les jeunes et dans les écoles, la gestion du club et les tournois, il faut trouver un équilibre. Etre active dans la vie du club me permet de rester connectée à la réalité du terrain, de partager ma passion et d’échanger avec les joueurs de tous niveaux. La préparation personnelle demande évidemment beaucoup de temps : travail d’ouvertures, entrainement tactique, analyse des parties et préparation mentale. Mais j’ai la chance d’être entourée de personnes formidables au sein du Caissargues Chess Club, toujours enthousiastes et bienveillantes. Leur soutien me donne beaucoup d’énergie. En d’autres termes, le club me soutient dans mes objectifs, et en retour, j’essaie de transmettre mon expérience et ma motivation à tous ses membres. En un sens, chaque partie jouée là-bas l’est aussi un peu pour eux.
CCC : Le tournoi s’est déroulé à Gallipoli, dans un cadre magnifique. Avez-vous eu le temps de découvrir la ville ?
Silvia : Oui, un peu heureusement. Gallipoli est une petite perle au bord de la mer Ionienne, pleine de charme, avec ses ruelles étroites et sa lumière si douce. Entre deux rondes, j’ai aimé simplement marcher, respirer l’air marin, admirer les couchers de soleil. Mais aussi goûter la cuisine locale et échanger avec les habitants et les autres joueuses dans une ambiance conviviale et typiquement italienne. Gallipoli est un lieu qui inspire la paix intérieure… idéale avant une partie d’échecs ! Ce genre d’expérience nous rappelle que les tournois ne sont pas seulement une question de résultats, mais aussi l’opportunité de rencontres humaines et de découvertes culturelles.
CCC : Si vous deviez retenir une image ou une émotion de ce championnat, laquelle serait-ce ?
Silvia : Si je devais retenir un moment fort de ce championnat, ce serait la ronde 7 contre Pia Cramling. Même si je n’ai pas réussi à concrétiser l’avantage que j’ai eu, cette partie restera pour moi un symbole de ce que je peux accomplir lorsque je suis concentrée et pleinement investie. Emotionnellement, c’est un mélange de fierté et de motivation : fierté d’avoir pu rivaliser avec une légende des échecs et motivation à m’améliorer encore et encore, à apprendre de mes erreurs et à revenir encore plus forte .
CCC : Et maintenant, quels sont vos prochains objectifs, sur le plan échiquéen ou au sein du club ?
Silvia : Sur le plan personnel, je vais participer dans les jours à venir au Championnat du Monde par équipes féminines à Linares, où j’aurais l’honneur d’être la capitaine de l’équipe de France. C’est une grande responsabilité car il me reviendra de gérer la composition des rondes, de soutenir et motiver mes coéquipières, et de préparer la stratégie collective pour permettre à chacune de donner le meilleur. Au sein du Caissargues Chess Club, je souhaite continuer à m’investir pleinement, partager mon expérience avec les membres, organiser des activités et des entrainements pour les jeunes joueurs, et de façon générale, contribuer au dynamisme du club. Bref, je veux allier performance et transmission, continuer à apprendre et profiter de chaque opportunité pour évoluer, tant devant l’échiquier qu’auprès de ma communauté échiquéenne. Je tiens ici à remercier chaleureusement SUDINOX pour son soutien, qui rend toutes ces aventures possibles.
CCC : Enfin, que souhaiteriez-vous dire aux membres et amis du Caissargues Chess Club ?
Silvia : Je veux avant tout leur dire un grand merci. Leur enthousiasme, leur curiosité et leur passion sont une source d’inspiration quotidienne pour moi. Les échecs ne sont pas seulement un jeu : ce sont aussi des rencontres, une aventure humaine. A celles et ceux qui voudraient s’inspirer de mon parcours, je souhaite transmettre un message simple : croyez en vous, persévérez, et n’ayez pas peur de vos erreurs. Continuez à vous amuser tout en vous investissant sérieusement, car c’est cette combinaison qui permet de grandir, tans sur l’échiquier qu’en dehors. Et sachez que même au plus haut niveau, la passion et l’envie d’apprendre restent les clés de la réussite.
Propos recueillis par la rédaction du Caissargues Chess Club